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La question de la souffrance animale au XVIIIe siècle

Mercier, Tableau de Paris, chap. CCCLXIX : « tueries »

Quoi de plus révol­tant et de plus dégoû­tant que d’égorger les bes­tiaux et de les dépe­cer publi­que­ment ? On marche dans le sang caillé. Il y a des bou­che­ries où l’on fait passer le bœuf sous l’étalage des vian­des : l’animal voit, flaire, recule ; on le tire, on l’entraîne ; il mugit, les chiens lui mor­dent les pieds, tandis que les conduc­teurs l’assom­ment pour le faire entrer au lieu fatal. Un mouton meur­tri de coups suc­com­bait au milieu de la rue dau­phine à la fati­gue ; le sang lui ruis­se­lait par les yeux ; tout-à-coup une jeune fille en pleurs se pré­ci­pite sur lui, sou­tient sa tête, qu’elle essuie d’une main avec son tablier, et de l’autre un genou en terre, sup­plie le bou­cher, dont le bras était déjà levé pour frap­per encore. Cela n’est-il pas à pein­dre ? Quand verrai-je ce petit tableau au salon du Louvre ? En tra­ver­sant les rues de Paris, regar­dant et écoutant tout, selon ma cou­tume, j’ai entendu un mot sublime d’une femme du peuple. Un garçon bou­cher, armé de son bâton noueux, vou­lait accé­lé­rer la marche tar­dive d’un veau qui, arra­ché à la mamelle de sa mère, faible, ne pou­vait avan­cer ; la femme lui cria : tue-le, bar­bare, mais ne le frappe point. Lorsqu’on rap­pro­che ces images de sang et de car­nage des mœurs des gen­toux ; quand on lit qu’un gentou , à qui on avait fait avaler de force une cuille­rée de bouillon de bœuf, fut désho­noré, ana­thé­ma­tisé, banni de la société, aban­donné de sa femme et de sa fille, qui refu­sè­rent de com­mu­ni­quer avec lui, parce que sa langue avait goûté invo­lon­tai­re­ment du jus d’un animal brou­tant, on observe avec sur­prise la dif­fé­rence qui se trouve entre l’habi­tant du Bengale et l’habi­tant de la rue des bou­che­ries.

Grimm, Correspondance littéraire, 1er novembre 1756

Il faut conve­nir qu’il n’y a rien de moins phi­lo­so­phi­que que ce qu’il [Buffon] dit sur la chasse. Si son nom ne m’en impo­sait, je dirais volon­tiers qu’il a fait là une décla­ma­tion de rhé­to­ri­que enflée de mots, dépour­vue d’idées, et sur­tout de ce sens qui ne doit jamais quit­ter le vrai phi­lo­so­phe (…) En effet, sans vou­loir étayer la vérité par l’art futile des décla­ma­tions qui la désho­nore, il n’y a point de plai­sir d’un être qui pense que celui de la chasse. Avec des prin­ci­pes moins étroits, on pour­rait peut-être tolé­rer celle qui pour­voit à la nour­ri­ture de l’homme et même au plai­sir de la table ; mais il fal­lait que l’homme soit bien dégradé, et un animal dépravé en tout sens, pour avoir réduit en prin­cipe l’art de forcer le cerf, et de faire expi­rer dans de longs tour­ments l’animal inno­cent et tran­quille qui habite les forêts sans incom­mo­der aucune créa­ture vivante, et qui n’emploie la force, la légè­reté, la ruse, tous les talents qu’il a reçu de la nature, qu’à éviter la cruauté et l’achar­ne­ment d’un ennemi qu’il n’a jamais offensé. Cette espèce de chasse n’est donc aux yeux du sage que l’occu­pa­tion hon­teuse et cou­pa­ble d’un insensé, cent fois plus farou­che que la bête qu’il pour­suit, et qui, mépri­sant les lois de la nature, en trou­ble sans cesse l’ordre et l’har­mo­nie. Je sais que la plu­part de ceux qui en font leur amu­se­ment jour­na­lier ne sont pas cou­pa­bles à ce point-là ; ils se livrent à un exer­cice qu’ils croient noble et hon­nête ; ils sont bien éloignés de s’en faire un crime ; mais la réflexion aurait dû les éclairer et les convain­cre qu’il n’y a rien de plus bar­bare et de plus opposé à la géné­ro­sité dont ils se piquent que de cher­cher son amu­se­ment dans les tour­ments et dans le long sup­plice d’un être vivant ; et si l’habi­tude, l’éducation et l’usage les détour­nent de ces réflexions, du moins ceux qui pen­sent et qui pas­sent leur vie dans la recher­che de la vérité ne doi­vent jamais la trahir ni négli­ger ses augus­tes droits.

Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, IV, 17

Vous savez que la maison de Mme de Wolmar n’est pas loin du lac, et qu’elle aime les pro­me­na­des sur l’eau. Il y a trois jours que le désœu­vre­ment où l’absence de son mari nous laisse et la beauté de la soirée nous firent pro­je­ter une de ces pro­me­na­des pour le len­de­main. Au lever du soleil nous nous ren­dî­mes au rivage ; nous prîmes un bateau avec des filets pour pêcher, trois rameurs, un domes­ti­que, et nous nous embar­quâ­mes avec quel­ques pro­vi­sions pour le dîner. J’avais pris un fusil pour tirer des beso­lets ; mais elle me fit honte de tuer des oiseaux à pure perte et pour le seul plai­sir de faire du mal. Je m’amu­sais donc à rap­pe­ler de temps en temps des gros sif­flets, des tiou-tious, des cre­nets, des sif­flas­sons ; et je ne tirai qu’un seul coup de fort loin sur une grèbe que je man­quai. Nous pas­sâ­mes une heure ou deux à pêcher à cinq cents pas du rivage. La pêche fut bonne ; mais, à l’excep­tion d’une truite qui avait reçu un coup d’aviron, Julie fit tout reje­ter à l’eau. « Ce sont, dit-elle, des ani­maux qui souf­frent ; déli­vrons-les : jouis­sons du plai­sir qu’ils auront d’être échappés au péril. » Cette opé­ra­tion se fit len­te­ment, à contre-cœur, non sans quel­ques repré­sen­ta­tions ; et je vis aisé­ment que nos gens auraient mieux goûté le pois­son qu’ils avaient pris que la morale qui lui sau­vait la vie.

Jean Meslier, Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, 3e preuve, chap. 22

Il est dit en quel­que endroit des Ecritures apo­cry­phes de nos chris­ti­co­les qu’un cer­tain grain de mau­vaise semence a été semé, dans le com­men­ce­ment, dans le cœur d’Adam, Granum semi­nis mali, semi natum est in corde Adam ab initio (Esd., 4,30). Il semble en effet que ce grain de mau­vaise semence se trouve encore main­te­nant dans le cœur de tous les hommes, et que c’est ce mau­vais grain de méchan­ceté ou ce grain de mau­vaise semence qui leur fait encore tous les jours trou­ver du plai­sir à mal faire, et par­ti­cu­liè­re­ment à exer­cer, comme ils font, leur cruauté envers ces pau­vres, douces, et inno­cen­tes bêtes, en les tyran­ni­sant, en les tuant, en les assom­mant, et en les égorgeant impi­toya­ble­ment comme ils font tous les jours, pour avoir le plai­sir de manger leur chair. Pour moi, quoi­que je res­sente assez dans moi même les mau­vai­ses impres­sions ou les mau­vais effets de ce maudit grain de mau­vaise semence, je puis néan­moins dire que je n’ais jamais rien fais avec tant de répu­gnance, que lorsqu’il me fal­lait dans cer­tai­nes occa­sions couper, ou faire couper la gorge à quel­ques pou­lets ou pigeon­neaux, ou qu’il me fal­lait faire tuer quel­ques porcs. Je pro­teste que je ne l’ai jamais fais qu’avec beau­coup de répu­gnance et avec une extrême aver­sion, et si j’eusse été tant soit peu super­sti­tieux, ou enclin à la bigo­te­rie de reli­gion, je me serais infailli­ble­ment mi du parti de ceux qui font reli­gion de ne jamais tuer de bêtes inno­cen­tes, et de ne jamais manger de leur chair. Je hais de voir seu­le­ment les bou­che­ries, et les bou­chers, et je n’ai jamais su penser sans hor­reur, à cet abo­mi­na­ble car­nage et sacri­fice de bêtes inno­cen­tes que le roi Salomon fit faire, pour la dédi­cace de son temple, où il fit égorger jus­ques à vingt deux mille bœufs, et cent vingt mil mou­tons ou brebis (Reg., 8,63). Quel car­nage ! Que de sang répandu ! Que de bêtes inno­cen­tes à écorcher ! Que de chairs à rôtir ! et à brûler ! Comment s’ima­gi­ner, et se per­sua­der qu’un Dieu infini en gran­deur, en majesté, en dou­ceur et infi­ni­ment sage, n’aurait voulu pren­dre pour ses sacri­fi­ca­teurs que des bou­chers ? que des égorgeurs, et des écorcheurs de bêtes, et qu’il n’aurait voulu faire qu’une vilaine bou­che­rie, de son temple et de son taber­na­cle ? Comment s’ima­gi­ner, et se per­sua­der qu’il aurait pris plai­sir à voir égorger et à faire cruel­le­ment égorger tant d’inno­cen­tes bêtes, com­ment s’ima­gi­ner, qu’il aurait pris plai­sir à voir couler leur sang ? et à les voir si pitoya­ble­ment expi­rer ? Et enfin com­ment s’ima­gi­ner et se per­sua­der qu’il aurait pris plai­sir à sentir l’odeur et la fumée de tant de chairs brû­lées. Si cela était comme les sus­dits pré­ten­dus saints Livres, et les sus­di­tes pré­ten­dues sain­tes et divi­nes révé­la­tions le témoi­gnent, il serait vrai de dire qu’il n’y aurait jamais eu de tyrans si san­gui­nai­res, ni de bêtes sau­va­ges si car­nas­siè­res qu’aurait été un tel Dieu ! Ce qui est mani­fes­te­ment indi­gne, et tout à fait indi­gne de penser d’un Etre qui serait infi­ni­ment par­fait, c’est à dire infi­ni­ment bon, et infi­ni­ment sage. D’où il s’ensuit mani­fes­te­ment que l’ins­ti­tu­tion de tels sacri­fi­ces, est faus­se­ment attri­buée à un Dieu, et que les pré­ten­dues révé­la­tions qui la lui attri­buent ne sont que des faus­ses révé­la­tions, c’est à dire qu’elles ne sont que des erreurs et des illu­sions, ou des men­son­ges et des impos­tu­res ; ce qui fait mani­fes­te­ment voir que ces sortes de sacri­fi­ces, non plus que tous les autres, ne sont que de l’ins­ti­tu­tion et de l’inven­tion des hommes trom­peurs qui ne cher­chent qu’à trom­per les autres.

Voltaire, Il faut prendre un parti, XV

Nous n’avons jamais pu avoir l’idée du bien et du mal que par rap­port à nous. Les souf­fran­ces d’un animal nous sem­blent des maux, parce que étant ani­maux comme eux, nous jugeons que nous serions fort à plain­dre, si on nous en fai­sait autant. Nous aurions la même pitié d’un arbre, si on nous disait qu’il éprouve des tour­ments quand on le coupe, et d’une pierre, si nous appre­nions qu’elle souf­fre quand on la taille ; mais nous plain­drions l’arbre et la pierre beau­coup moins que l’animal, parce qu’ils nous res­sem­blent moins. Nous ces­sons même bien­tôt d’être tou­chés de l’affreuse mort des bêtes des­ti­nées pour notre table. Les enfants qui pleu­rent la mort du pre­mier poulet qu’ils voient égorger, en rient au second. Enfin, il n’est que trop cer­tain que ce car­nage dégoû­tant, étalé sans cesse dans nos bou­che­ries et dans nos cui­si­nes, ne nous paraît pas un mal, au contraire, nous regar­dons cette hor­reur, sou­vent pes­ti­len­tielle, comme une béné­dic­tion du Seigneur et nous avons encore des priè­res dans les­quel­les on le remer­cie de ces meur­tres. Qu’y a-t-il pour­tant de plus abo­mi­na­ble que de se nour­rir conti­nuel­le­ment de cada­vres ? Non seu­le­ment nous pas­sons notre vie à tuer et à dévo­rer ce que nous avons tué, mais tous les ani­maux s’égorgent les uns les autres ; ils y sont portés par un attrait invin­ci­ble. Depuis les plus petits insec­tes jusqu’au rhi­no­cé­ros et à l’éléphant, la terre n’est qu’un vaste champ de guer­res, d’embû­ches, de car­nage, de des­truc­tion ; il n’est point d’animal qui n’ait sa proie, et qui, pour la saisir, n’emploie l’équivalent de la ruse et de la rage avec laquelle l’exé­cra­ble arai­gnée attire et dévore la mouche inno­cente. Un trou­peau de mou­tons dévore en une heure plus d’insec­tes, en brou­tant l’herbe, qu’il n’y a d’hommes sur la terre. Et ce qui est encore de plus cruel, c’est que, dans cette hor­ri­ble scène de meur­tres tou­jours renou­ve­lés, on voit évidemment un des­sein formé de per­pé­tuer toutes les espè­ces par les cada­vres san­glants de leurs enne­mis mutuels. Ces vic­ti­mes n’expi­rent qu’après que la nature a soi­gneu­se­ment pourvu à en four­nir de nou­vel­les. Tout renaît pour le meur­tre. Cependant je ne vois aucun mora­liste parmi nous, aucun de nos loqua­ces pré­di­ca­teurs, aucun même de nos tar­tu­fes, qui ait fait la moin­dre réflexion sur cette habi­tude affreuse, deve­nue chez nous nature. Il faut remon­ter jusqu’au pieux Porphyre, et aux com­pa­tis­sants pytha­go­ri­ciens, pour trou­ver quelqu’un qui nous fasse honte de notre san­glante glou­ton­ne­rie ; ou bien il faut voya­ger chez les brames : car, pour nos moines que le caprice de leurs fon­da­teurs a fait renon­cer à la chair, ils sont meur­triers de soles et de tur­bots, s’ils ne le sont pas de per­drix et de cailles ; et ni parmi les moines, ni dans le concile de Trente, ni dans nos assem­blées du clergé, ni dans nos aca­dé­mies, on ne s’est encore avisé de donner le nom de mal à cette bou­che­rie uni­ver­selle. On n’y a pas plus songé dans les conci­les que dans les caba­rets.

Jean-Antoine Roucher, Les Mois, « Mars »

Arrête, homme vorace, arrête : ta furie, Des tigres, des lions passe la bar­ba­rie. Jamais ces ani­maux dans le sang élevés Du lait de la brebis ne furent abreu­vés ; Ils ne furent jamais revê­tus de sa laine. Le bœuf pour les nour­rir féconde-t-il la plaine ? C’est pour toi que sans fiel, docile à l’aiguillon, Il creuse sous le joug un péni­ble sillon, Sa cons­tance aux tra­vaux rend tes gué­rets fer­ti­les : Et la mort est le prix de ses tra­vaux utiles ! Et tu verses son sang ! Et tu manges sa chair ! Tu t’es donc fait, ingrat, des entrailles de fer ? Je méconnais en toi l’auguste créa­ture Que d’un limon plus doux façonna la Nature, Qu’elle forma sen­si­ble à la voix des dou­leurs, A qui seule, elle apprit à répan­dre des pleurs. Tu dégra­des ton nom ; et cruel à toi même, Tu hâtes la len­teur de ton heure suprême. Corrupteur de ton sang, le sang des ani­maux Y dépose, y nour­rit le germe de tes maux, De la fièvre en ton sein fait bouillon­ner la flamme, Et porte le délire au siège de ton âme.

Maudit soit le mortel, qui du fruit des buis­sons Dédaigna le pre­mier les nati­ves mois­sons, Et broya sous ses dents, par la rage égarée, Les chairs de sa vic­time en festin pré­pa­rées ! Hélas ! depuis ce jour l’homme s’est fait au sang. Le plus fort le plus faible a déchiré le flanc ; La Discorde a semé la haine, les alar­mes, Et la tendre Pitié s’est endur­cie aux larmes.

Ah ! s’il faut qu’aujourd’hui ne soient plus révé­rés Du Sage de Samos les prin­ci­pes sacrés, S’il faut de notre goût réveiller la paresse Par des mets qu’assai­sonne une fatale adresse, Du moins n’insul­tons pas aux Brames inno­cents, Qui du bœuf du tau­reau maî­tres reconnais­sants, Laissent, exempte enfin des soins du labou­rage, Leur vieillesse expi­rer en un gras pâtu­rage : Doux repos, douce mort, qu’ils ont bien méri­tés.

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